Par Richie Lontulungu Nsombola
Les yeux rouillés et les visages froissés des fonctionnaires congolais : mémoire d’un agent de l’Etat de la troisième génération
Enfant, puis en grandissant, je voyais ma mère, fonctionnaire de l’État, se rendre au travail avec un sachet noir dans son sac à main. Elle le surnommait « On ne sait jamais » et il ne manquait jamais dans sa main. Elle nous apprenait que tous les fonctionnaires se rendaient à leur travail avec leur « On ne sait jamais ». Mon grand-père, Christopher Kanika Mulong’amen, qui était également fonctionnaire de l’État, me disait en souriant que le « On ne sait jamais » était une longue histoire. Plus tard, j’ai compris l’essence même du « On ne sait jamais ». En effet, comme la date de paiement de leur salaire en espèces était toujours inconnue et pouvait survenir de manière tout à fait inattendue, à une date toujours ultérieure au mois, mais que seul l’État en détenait le secret, les fonctionnaires étaient contraints de garder constamment leur « On ne sait jamais » sur eux. Tous les jours, les fonctionnaires se rendaient au bureau dans l’espoir que ce serait ce jour-là que le salaire tomberait du ciel. Ma mère rentrait souvent avec son « On ne sait jamais » vide pour repartir le lendemain. Peu à peu, mes sœurs et frères s’habituèrent à ce sachet un peu particulier, signe d’espoir que cela pourrait mener à quelque chose. Quand ma mère semblait l’oublier, parce qu’elle était trop pressée de partir, nous lui rappelions qu’elle avait oublié de prendre le fameux « On ne sait jamais ».
En 2026, le sachet a presque disparu, remplacé par des comptes salaires en banque et des comptes de paiement mobiles pour les fonctionnaires. Avec la bancarisation de la paie, les fonctionnaires ont cru qu’il suffirait, à partir du 15 de chaque mois, qu’un employé de la banque centrale appuie sur un bouton pour que l’argent leur parvienne, où qu’ils se trouvent. Ironie du sort. Comme il y a plus de vingt ans, les fonctionnaires ne connaissent toujours pas la date de paiement de leur salaire. C’est tantôt le 34, tantôt le 47 du mois en cours. Au Congo, les mois sont longs pour les fonctionnaires, au point qu’il faudrait inventer un nouveau calendrier. Ils attendent indéfiniment, scrutant les SMS de leur portable. Lorsque l’on songe aux montants de ces salaires, on se pose mille et une questions. Comment un pays de la taille du Congo ne pourrait-il pas honorer cela à temps ? La pyramide étant inversée, la grande base des salaires est consacrée aux dirigeants. Un fonctionnaire devrait travailler dix à vingt mois non-stop pour gagner le salaire d’un seul mois de son chef : directeur général, président, haut fonctionnaire, etc. 421 000 FC, soit environ 180 dollars américains, pour la grande masse. Mais même cela, il peine à l’obtenir. Le monde a changé avec la digitalisation, mais la situation des fonctionnaires n’a pas changé. Un système qui ruine la stabilité des fonctionnaires et bloque l’investissement des ménages. Quand le salaire est enfin versé, à une date choisie par le gouvernement, des parents s’empressent devant les guichets des banques pour être les premiers servis, criblés des dettes, comme mon défunt père Antoine Lontulungu Nsombola aimait le dire, et étranglés par le coût de la vie. Ces rencontres devant les guichets des banques se transforment rapidement en disputes pour savoir qui sera servi en premier. Les sentinelles postées aux grilles des banques préfèrent monnayer les premières places. Ne dit-on pas qu’on prend même le peu dont dispose celui qui n’a rien ? Dans les banques, des dames et des messieurs vous regardent depuis le haut de leurs guichets, parfois avec dédain, comme si vous veniez mendier votre propre argent. Les fonctionnaires doivent encore attendre des heures sous le soleil pour toucher à la somme qui leur restera. Certains doivent faire des allers-retours avant d’accéder à cet argent si difficilement obtenu.
À mes yeux, cette manière de faire du gouvernement congolais humilie fortement le peuple depuis des décennies et le clochardise. Je ne parle pas des scènes humiliantes de distribution de vivres en fin d’année, ni de ces millions de fonctionnaires clochardisés qui traversent les rues du pays avec des sacs de riz et des morceaux de poulet sur la tête. Les fonctionnaires sont si appauvris que l’État doit leur servir à manger pour leur permettre de passer un bon moment en fin d’année. Une façon de leur faire oublier la peine de l’année qui se renouvelle à chaque fois. Les travailleurs de l’État ont été dépouillés de toute leur dignité.
Devenu fonctionnaire de l’État, comme mon grand-père et mes parents, poussé par le désir de servir la nation, je mesure le degré d’humiliation que ma chère et tendre mère, Kathy Kanika Basul’nde, devait subir tous les mois. Elle était souvent contrainte de s’endetter à des taux d’intérêt faramineux pour nous. Aujourd’hui encore, c’est le cas pour de nombreux collègues. Je vois défiler devant mon bureau ces visages froissés, déphasés et déprimés par l’attente interminable d’un salaire qui n’arrive pas. Le désespoir ne s’arrête jamais. Je vois de la rouille dans leurs yeux, car ils ont la vie dure, et je trouve tout cela très injuste. À l’arrivée de tout nouveau ministre des Finances au pouvoir, l’espoir renaît de voir les choses changer. Les ministres arrivent avec des discours fantaisistes et des promesses fallacieuses. Mais les employés de l’État comprennent vite qu’ils ont affaire au même genre de personnes, au même système qui les étranglent depuis le début et qui ne les déliera probablement jamais. J’entends même des idées folles dans la rue. Depuis plus de 20 ans, rien n’a changé. Tout le monde ou presque ne pense qu’à partir de ce pays. Je vois circuler des slogans fous et dangereux, tels que « Pesa Poto Chance », qui signifie « Osez l’Europe » en français. J’ai en face de moi un peuple épuisé et économiquement affaibli. Je ne suis pas surpris d’apprendre sur Internet que le Congo est devenu le premier pays en termes de demandeurs d’asile en France et en Amérique. Je vois les discours humiliants de Donald Trump rabaissant mon peuple faire le tour du monde, et à qui l’on n’oserait même pas répondre. Car les faits sont établis, il ne nous reste plus qu’à supporter la honte et à accepter que nous sommes la risée du monde depuis bien longtemps.
Le problème du paiement à temps des salaires et le problème du rééquilibrage des salaires sont deux défis à prendre au sérieux si nous voulons bâtir un État qui profite à tous. Le mécontentement généralisé dans lequel vivent les fonctionnaires de l’État les rend vulnérables à des manipulations internes comme externes, et les rend fragiles face à la corruption. Je me demande toujours comment convaincre quelqu’un qui vient travailler pour l’État en payant lui-même son transport de ne pas percevoir de pots-de-vin. Je me demande comment convaincre une personne qui doit rester affamée toute la journée en travaillant pour l’État d’arrêter de percevoir de la corruption. Je me demande aussi comment résoudre les empoisonnements systématiques survenant dans les institutions de l’État, face à la jalousie et à l’envie éternelle que ressentent les fonctionnaires envers leurs bourreaux, à savoir leurs propres chefs, qui se comportent comme s’ils étaient les propriétaires des fonds provenant du Trésor public. Toutes ces questions prouvent que nous sommes une société fragmentée, avec une division interne profonde. Après des années de souffrance, les agents de l’État qui parviennent à gravir les échelons et à occuper des postes importants ne sont mus que par une seule chose : prendre leur revanche sur la société qui les a vus souffrir. Ils volent sans détour, avec l’idée fixe de bâtir une stabilité sur le long terme et de ne plus jamais revenir à la case départ. L’éthique, qui est pourtant essentielle à une bonne administration publique, a disparu. Si le gouvernement n’agit pas immédiatement pour stopper la vague de mécontentement en payant les fonctionnaires à temps et comme il se doit, et en mettant en place des réformes structurelles robustes, je crains que certains d’entre eux n’aient d’autre choix que de descendre dans la rue pour se faire entendre. Cela entraînera l’État vers une paralysie et un crash. Cela pourrait commencer graduellement, mais finira par embraser l’ensemble du pays.
