Kinshasa, RDC – L’Association congolaise pour la défense du droit à la vérité en mémoire des victimes civiles innocentes (ACDDV-DH) a annoncé mardi 26 janvier qu’elle n’abandonnerait pas tant que les victimes de la fusillade de Kasindi et leurs familles n’auraient pas accès à la vérité et à la justice. Dans une lettre signée par son directeur exécutif Richie Lontulungu Nsombola et adressée à la cheffe intérimaire de la MONUSCO, Vivian van de Perre, l’ACDDV-DH demande que la Mission onusienne rende des comptes.
TEXT INTÉGRAL DE LA LETTRE DE L’ACDDV-DH ADRESSÉE À LA CHEFFE INTÉRIMAIRE DE LA MONUSCO
Madame la Représentante Spéciale,
Permettez-moi de commencer par vous adresser nos félicitations pour votre désignation au poste de Représentante spéciale par intérim du Secrétaire général des Nations Unies en RDC et Cheffe de la MONUSCO. Nous sommes particulièrement satisfaits que vous ayez été choisie pour occuper cette fonction, compte tenu de votre grande expérience dans le domaine des droits de l’homme et des questions de paix. Soyez assurée que vous pouvez compter sur la collaboration de l’Association Congolaise pour la Défense du Droit à la Vérité en Mémoire des Victimes Civiles Innocentes (ACDDV-DH) pour mener à bien votre noble mission.
Madame la Représentante Speciale,
Plus de trois ans et demi se sont écoulés depuis que les populations de Kasindi, dans la province du Nord-Kivu, ont été victimes d’une fusillade perpétrée par des Casques bleus onusiens, qui a fait trois morts et dix blessés sur place, selon le décompte de la MONUSCO, et dix morts et une cinquantaine de blessés selon le décompte de la société civile. La Coalition citoyenne pour le Congo, une organisation sœur, avait alerté sur ces meurtres et en avait attribué la responsabilité aux Casques bleus. La MONUSCO a par la suite reconnu les faits et annoncé l’arrestation des Casques bleus impliqués dans la fusillade et a promis qu’un tribunal tanzanien se rendrait en RDC pour juger les responsables de la fusillade.
Le 31 juillet 2022, la Coalition citoyenne pour le Congo (CCC) a adressé une lettre à votre prédécesseure, Madame Bintou Keita, avec copie au Secrétaire général des Nations unies et au président Félix-Antoine Tshisekedi, appelant la MONUSCO à reconnaître les faits et à assumer la responsabilité de la fusillade de Kasindi.
Le 2 août 2022, j’ai conduit une délégation de la société civile à la MONUSCO pour discuter de Kasindi avec la Représentante spéciale et son équipe. Au cours de nos discussions, vous nous avez assuré que les Casques bleus responsables des meurtres étaient toujours en détention et qu’un tribunal tanzanien se rendrait bientôt en RDC pour juger les auteurs de la fusillade dans le cadre d’un procès public. Vous nous avez informés que la MONUSCO avait pris en charge les soins aux blessés et couvert les frais funéraires des personnes tuées. À cette occasion, j’ai annoncé l’intention de la société civile de se constituer partie civile dans le cadre du procès à venir. J’ai clairement indiqué que la responsabilité de ce qui s’est passé à Kasindi ne se limite pas à la prise en charge des frais funéraires. Les personnes tuées, dont le nombre exact reste à déterminer par une enquête indépendante, avaient des familles et des enfants qui méritent d’être pris en charge. En réponse à cette préoccupation, vous avez répondu que seul le verdict du procès déterminera l’indemnisation nécessaire.
Le 30 septembre 2022, la Coalition citoyenne pour le Congo a écrit à votre prédécesseure pour demander des informations sur l’état d’avancement de l’affaire, et en particulier sur la tenue d’un procès public pour les Casques bleus impliqués dans la fusillade. Nous nous sommes plaints du retard pris dans l’affaire et avons demandé à la MONUSCO d’accélérer le processus, car le peuple congolais attend la vérité, la justice et réparation. Notre lettre est restée sans réponse. Une source nous a informés que la MONUSCO préparait une réponse, mais celle-ci n’est jamais arrivée.
Le 10 mars 2023, j’ai pris la parole lors d’une réunion entre une délégation du Conseil de sécurité des Nations unies en visite à Kinshasa, conduite par l’ambassadeur français auprès des Nations unies Nicolas de Rivière, et la société civile congolaise. J’ai souligné que les meurtres commis à Kasindi par les Casques bleus de l’ONU avaient encore exacerbé la crise de confiance du peuple congolais envers la MONUSCO. J’ai réitéré que les victimes de la fusillade de Kasindi et leurs familles attendaient la vérité, la justice et des réparations. J’ai déploré le retard pris dans l’affaire sept mois plus tard et le manque d’intérêt apparent de la MONUSCO.
Le 30 novembre 2023, la Coalition citoyenne pour le Congo a écrit à la MONUSCO pour demander des informations sur la suite réservée à la fusillade de Kasindi.
Dans cette lettre, elle a réitéré toutes les demandes qu’elle avait formulées précédemment, mais qui n’avaient jamais reçu de réponse. La Coalition a ensuite déclaré qu’elle ne souhaitait pas que les discussions sur une éventuelle prolongation du mandat de la MONUSCO aient lieu en décembre 2023 sans réponses concrètes aux préoccupations soulevées au sujet de la fusillade de Kasindi.
Madame la Représentante Speciale,
Permettez-moi de dire que les faits que je viens d’évoquer vous aideront à comprendre la déception exprimée dans notre message du 1er décembre 2025 à votre prédécesseure lorsque nous avons appris son départ du poste de Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies.
Nous sommes reconnaissants envers votre prédécesseure, Madame Bintou Keita, pour le travail qu’elle a accompli en RDC, mais permettez-nous de dire que cette gratitude ne doit pas occulter notre déception sur certains points, en particulier la gestion de la fusillade de Kasindi. Nous restons convaincus que, quelles que soient les circonstances, même politiques, la perte de vies humaines ne doit jamais être banalisée. Le peuple congolais mérite autant de considération que les autres peuples, dont j’imagine la douleur face à la perte d’une seule vie dans des circonstances aussi atroces. Les Congolais ont beaucoup souffert, avec plus de 5 millions de morts. Certains diront que la vérité et la justice si ardemment recherchées dans l’affaire Kasindi ne pèsent pas lourd face aux dommages considérables subis par les Congolais depuis 1998, mais nous restons convaincus que la justice dans l’affaire Kasindi enverra un signal fort indiquant que rien ne reste impuni éternellement. Il est tout à fait inacceptable que les habitants de Kasindi aient été tués par des Casques bleus onusiens qui étaient censés les protéger.
Madame la Représentante Speciale,
L’ACDDV-DH compte sur votre grande expérience dans le domaine des droits de l’homme. Nous espérons que les victimes de Kasindi et leurs familles verront des progrès pendant votre mandat. Nous sommes pleinement conscients que votre mandat pourrait être court, ce que nous ne souhaitons pas, mais nous pensons qu’il sera suffisamment long pour prendre des mesures qui contribueront à la paix, amélioreront la confiance entre la MONUSCO et le peuple congolais et honoreront la mémoire de ceux qui ont disparu à Kasindi.
Madame la Représentante Speciale,
Depuis le 31 juillet 2022, nos préoccupations restent les mêmes et nous attendons des réponses de la MONUSCO :
1. Quand aura lieu le procès public des Casques bleus responsables de la fusillade de Kasindi ? Pouvons-nous avoir une date précise ?
2. Où se trouvent actuellement les soldats de la paix responsables des tueries de Kasindi
? Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir fournir des preuves de leur détention.
3. Quelles indemnités et réparations la MONUSCO a-t-elle accordées aux victimes et à leurs familles ?
4. Quand une commission vérité sera-t-elle mise en place à Kasindi pour les victimes et leurs familles ?
5. Quelles mesures opérationnelles de réduction des risques la MONUSCO a-t-elle prises pour éviter que de tels incidents ne se reproduisent à l’avenir ?
Vous trouverez ci-joint les différentes correspondances mentionnées dans notre lettre. Nous espérons que notre demande retiendra toute votre attention.
Veuillez agréer, Madame la Représentante Speciale par intérim, l’expression de notre haute considération.
Richie LONTULUNGU NSOMBOLA,
Directeur Exécutif de l’ACDDV-DH
